Catholiques en débat : faut-il accueillir ou non les migrants ?

Choisir son pauvre ?

À l’irénisme des uns, qui sous-estiment le poids réel d’un accueil authentique pour que la rencontre puisse avoir lieu, répond chez les autres la vision malthusienne de la charité qui met les pauvres en concurrence : le clochard du coin, avant l’Érythréen de là-bas... « Que faisaient ceux qui se préoccupent soudain des SDF en bas de chez eux ? », s’interroge Mgr de Sinety. S’occupaient-ils de lui ? Comment accepter que des femmes violées pendant la traversée qui arrivent en France enceintes ne rencontrent que le Planning familial qui va leur proposer l’IVG ? Est-ce qu’on imagine ce que ce genre de propositions suscite ailleurs que chez nous ?
On ne peut pas se contenter de se dire “tant pis”. » 

ARTICLE  de FAMILLE CHRETIENNE | 06/12/2018 | Numéro 2134 | Par Clotilde Hamon, à Lyon

Les appels répétés du pape François en faveur des migrants divisent le monde catholique. Un débat inédit rassemblant des catholiques d’opinions divergentes s’est tenu à Lyon ce 1er décembre.

 

Qui sont les Altercathos ?

Les Alternatives Catholiques est une association lyonnaise qui entend lier formation et action pour promouvoir la doctrine sociale de l’Église dans la cité, tout en restant ouverte à toutes les sensibilités du débat contemporain.

Depuis son déplacement à Lampedusa (Italie) en 2013, le pape François ne cesse d’appeler les catholiques à l’hospitalité vis-à-vis des migrants. Une parole qui suscite souvent de l’incompréhension, y compris chez les fidèles. Elle était au centre du débat qui s’est tenu le 1er décembre à Lyon, au café culturel associatif des Altercathos, Le Simone : quelle est véritablement la pensée de l’Église au sujet des migrants ? Comment répondre en chrétien à la situation actuelle ? Ce débat a rassemblé des voix très différentes et très rarement mises en présence, comme celles de Mgr Benoist de Sinety, vicaire général du diocèse de Paris, auteur d’Il faut que des voix s’élèvent (Flammarion, 2018), ou Jacques de Guillebon, essayiste, directeur de la rédaction du journal L’Incorrect, président du conseil scientifique de l’Issep fondé en 2018 à Lyon par Marion Maréchal.

 Mgr de Sinety a d’emblée replacé la question sur le terrain économique : « Nous sommes 20 % des êtres humains à consommer ce que produit globalement la planète. Souvenons-nous des paroles des Pères de l’Église : “Lorsque vous faites l’aumône aux pauvres, vous ne vous dépouillez pas de vos biens, mais vous leur rendez ce qui leur appartient de droit.” Ce n’est pas Karl Marx, c’est saint Ambroise qui le dit. La nouveauté révolutionnaire du christianisme, à l’époque où les Grecs méprisaient les Romains qui eux-mêmes méprisaient les Barbares, est d’avoir montré que le bien commun est universel et pas seulement national. »

« L’hospitalité est limitée dans le temps et elle obéit à des règles, a répondu Jacques de Guillebon. Que faire quand on accueille quelqu’un chez soi qui est étranger et qui reste étranger à l’intérieur de la maison ? L’étranger que l’on doit accueillir reste en même temps un danger. » Évoquant le côté « inconfortable » de la position dans laquelle se sentent les fidèles comme lui, face à la parole d’un prélat reçu comme « une double injonction d’accueillir comme chrétien et comme citoyen », il a poursuivi : « Comme le pape François, vous avez dit la vérité, mais pas toute la vérité », en arguant que derrière le terme de « migrant », il y avait « des réfugiés mais aussi des immigrés clandestins venus chercher un monde plus riche, que nous ne sommes pas tenus d’accueillir comme des réfugiés. »

Dans le collimateur, l’identité chrétienne en péril, la question de l’islam et des femmes en burqa, « une autre civilisation difficile à faire cohabiter avec la nôtre ». Mais aussi, pour le souverainiste Patrick Louis également présent au débat, le souvenir de la balkanisation du Liban, après l’afflux de réfugiés dans les années soixante-dix : « Pour qu’il y ait du bien commun, il faut du commun, donc une société qu’on ne peut ébranler au nom de l’accueil. »

Accepter l’inconfort...

« Nous avons le devoir de réveiller notre société qui laisse pourrir des êtres humains », a répondu Mgr de Sinety, en rappelant comment sont traités les demandeurs d’asile et ceux qui sont déboutés, mais qui restent et servent de main-d’œuvre sous-payée pour toute une économie qu’il qualifie de « proxénétisme ». « Ça ne veut pas dire Accueillez-les tous”, mais aider ceux qui ont besoin d’aide, quitte à aider certains à repartir et à monter leur activité dans leur pays quand c’est possible. Quitte à troquer son année de césure d’étudiant à Shanghai ou New York contre un an en coopération à Abidjan. Le migrant nous appelle à réfléchir à notre manière de vivre, à poser des actes concrets qui manifestent que nous voulons bâtir la société. »

La crise des migrants a réveillé une question de fond : comment articuler la radicalité du message chrétien sur l’accueil inconditionnel de l’autre et le pragmatisme politique ? « Le problème du discours du pape, c’est son imprécision, estime Jacques de Guillebon. Que le catholicisme se mêle de politique, c’est bien. L’Église est infaillible sur la foi et les mœurs, mais elle peut se tromper politiquement. On n’est pas tenu de la suivre sur ces questions. »

Pourquoi ne pas troquer son année de césure d’étudiant à Shanghai ou New York contre un an en coopération à Abidjan ?
Mgr Benoist de Sinety

Pour échapper à l’inconfort que suscite l’appel de l’Église à la conscience chrétienne, il s’agirait de distinguer les ordres (spirituel et politique), et les échelles (personnelle et étatique), jusqu’à les séparer absolument. Le risque est de renvoyer les autorités ecclésiales au spirituel sur ce sujet alors qu’on les appelle paradoxalement à intervenir sur le plan politique (notamment à propos du mariage pour tous)...

« Heureusement que la parole du pape est discutable, répond Mgr de Sinety. Comme pour la parole de Dieu, il faut la discuter pour mieux la comprendre. Le Christ Lui-même est assez imprécis quand Il dit qu’il faut aimer son prochain comme soi-même. On ne peut pas choisir le prochain par avance. Le prochain, c’est celui qui surgit. Être chrétien, c’est se sentir responsable de l’autre, ce qui ne veut pas dire tout lui laisser faire. Nous avons tendance à nous sentir irresponsables. Nous disons que c’est à l’État de gérer. Or l’État n’a pas de sens moral. Que fait-il en Afrique depuis quarante ans ? Il entretient la corruption. »

Face à la démission des États, la question posée aux chrétiens est : « Comment accepte-t-on de s’occuper les uns des autres ? Il faut sortir du clivage paranoïa/culpabilité qui nous tue. Si les chrétiens ne sont pas capables d’être prophètes de ça, nous ne sommes rien... »

Au soir de cette journée de réflexion, on comprend que pour avancer dans le discernement, il importe de réconcilier les échelles de grandeur, celle de la vie personnelle et spirituelle avec celle de la vie sociale et politique où trop facilement, on ne se sent pas concerné. De ne pas renoncer à comprendre pourquoi tout est lié.

C. H.

Clotilde Hamon, à Lyon

 
 

 

 

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